Journée 10 : Le début de la vraie aventure ?

  • Station au point « STOP 0 ».
  • Distance parcourue: 0 kms.
  • Résumé météo :
    – Beau temps.
    – Température du soir: -20°C.

Il faisait -27°C hier matin au réveil, avec en prime une légère brise de 40 km/h. Bien qu’en dehors du monde, nous gardons quelques habitudes de savoir vivre : avant de passer 5h dans un tracteur avec un camarade, un brin de toilette s’impose au petit matin ! Malgré les 3 étoiles de notre habitation, la caravane vie, i.e. celle où nous mangeons et dormons, est séparée de la caravane énergie, où se trouve les toilettes et la douche. En raison de cet éloignement, le matin est le siège d’un ballet surexcité, plutôt comique de petits bonhommes en pantoufles et petit pull, le regard hagard, courant d’une caravane à l’autre pour faire leurs ablutions, puis revenant à la même vitesse pour prendre un petit déjeuner chaud. Au petit déjeuner, nous ressemblons un peu aux tracteurs qui dehors démarrent en douceur, en toussotant, comme s’ils émettaient une légère contestation à l’idée de se faire malmener pendant des heures sur une route bosselée. Pourtant, comme pour les tracteurs, la phase de chauffage passée, tout s’emballe rapidement (attention 12 km/h est notre référence ! ;-)).

Je ne sais si le froid, la motivation de l’équipe, ou la volonté de faire vite et bien impose le rythme, mais tout s’accélère. Les uns courent dans une caravane pour vérifier que tout est bien attaché, les autres courent dans leur tracteur pour le chauffer. Chacun vient tirer l’élingue destinée à son tracteur et attacher son chargement. Attention, ici une élingue n’est pas un cordon ou une ficelle, il s’agit d’une énorme corde qui doit bien peser 30 kg. Autant dire que « ça réchauffe » et que les -27°C sont vite oubliés. Nous levons notre rideau, c’est-à-dire « le morceau de tissu qui empêche le froid de s’engouffrer dans le moteur tant que celui-ci est encore froid ». Puis nous démarrons la caravane, aussi rapidement que possible. Hier nous sommes arrivés à notre premier stop, appelé Stop 0, comme pour indiquer que c’est le vrai début de notre traverse en dehors de la zone empruntée par le raid logistique. C’est un peu le début de l’aventure, et pourtant nous en avons déjà pris plein les yeux et avons déjà un peu mal aux bras. Nous nous arrêterons quelques jours car nous souhaitons effectuer des manips que nous ne pouvons pas réaliser en une demi-journée. Notre arrêt est donc le lieu d’implantation de notre première station météorologique et de réalisation de notre premier carottage de 50m.

Notre journée de travail par -20°C a donc commencé à 8h et s’est terminée à
20h30 avec pour seule pause le repas de midi. Personnellement, je suis farci ce
soir, et je constate que 5h dans le tracteur le matin est bien reposant…

carottage_diamant
Des carotteurs sous une poussière de diamant

 

Mais pourquoi ces efforts ? Par passion ?

Certes… Travailler en Antarctique n’est pas qu’une façon de vivre un parcours un peu « exotique ». Paradoxalement, les paysages et le froid saisissant qui pique les joues, agresse les doigts et passe à travers nos combinaisons, nous embrassent et nous invitent à revenir. Dès que le vent décide de nous accorder un peu de répit, le soleil est presque brulant, et nous fait apprécier d’autant plus sa présence. Personnellement, ici j’ai l’impression de ressentir, d’être éveillé, d’être contraint d’aller de l’avant, j’ai envie de dire que j’ai l’impression de vivre. Et pourtant, je suis le premier à ressentir une véritable déchirure lorsque que je laisse ma famille à l’aéroport, et pour dire que j’aime vraiment profondément ma vie en France….

Au-delà, ramener des données et des carottes est aussi au cœur de nos recherches, et travailler sur le climat est extrêmement motivant. ASUMA est un travail d’équipe, mené ici avec d’autres laboratoires (le LSCE, le LEGOS), et les recherches continueront après notre retour. Les données recueillies assureront la matière pour les travaux de thèse de 2 étudiants financés par le projet.

Le premier, Fifi Adodo, est un étudiant togolais effectuant sa thèse en codirection entre le LEGOS (Université Paul Sabatier de Toulouse) et le LGGE (Université Grenoble Alpes). Son sujet d’étude consiste en la mesure de la rugosité et son impact sur les valeurs altimétriques radar fournies par les satellites. Quoi de plus inattendu pour Fifi que d’étudier des structures de neige formée à -30°C, alors que la température doit rarement descendre sous les 25°C au Togo ???
Même si le parcours de Sentia Goursaud est plus classique, j’imagine que le charme de l’Antarctique n’était pas innocent dans son choix de thèse. Sentia, effectue sa thèse en codirection entre le LSCE (Université Paris VI) et le LGGE (Université Grenoble Alpes). Ses travaux portent sur l’analyse conjointe de la chimie des aérosols contenus dans les carottes de glace et les teneurs en isotopes stables de l’eau. Ces travaux permettront de mieux évaluer l’origine des masses d’air et de précipitations dans la zone d’étude, ainsi que la variabilité des circulations au cours du temps.

Je suis fatigué ce soir, mais penser au rêve de ces étudiants me redonne le peps, me ramène à mes propres rêves de recherche il y a 15 ans, lorsque je me trouvais à leur place. Quoi de plus génial que ce droit au voyage, à la découverte, à l’inattendu voire à ce qui semblait inaccessible ? Je me dis que nous sommes bien privilégiés malgré les -27°C…..

Vincent

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