46 m…

Hier matin, j’ai repris avec le père Vincent le forage que nous avions interrompu la veille, aux environs de 35 m. Objectif annoncé, 50 m. Comme il y a quelques jours, au lieu que nous avons nommé Stop 0. 50 m, cela devrait être suffisant pour que notre collègue qui mesure la radioactivité dans la glace retrouve la trace de l’intense période d’essais nucléaires atmosphériques des années 1955 – 1965. Une manière de dater précisément les couches de glace de notre forage. C’est notamment indispensable pour connaître l’âge des couches isochrones que Manu enregistre depuis notre départ avec son radar et qui nous permettront de suivre la variabilité de l’accumulation de neige sur tout notre trajet. En extrapolant un peu, on devrait pouvoir mieux contraindre le bilan de masse de surface de cette partie de l’Antarctique.

La semaine dernière, notre tentative de forage à 50 m s’était subitement interrompue par le coincement du carottier à 46 m. Malgré les négociations entreprises, il n’avait pas voulu remonter à nous.

Tandis que mes collègues continuent de chercher à comprendre pourquoi la rugosité varie, comment se forment les jolis tas de neige appelés sastrugis, je pense souvent à ce carottier abandonné au milieu de nulle part, j’aimerais comprendre pourquoi il n’a pas voulu remonter… Pourquoi, lui qui a déjà par le passé réalisé tant de forages sur les sommets andins, a-t’il décidé de s’arrêter là en Antarctique, au milieu d’un continent qu’il commençait juste à découvrir ? Et si, comme nous l’a suggéré Elsa, nous n’avions pas tout simplement, à notre insu, inventé le futur de la glaciologie ? Elsa, c’est la brune qui, après avoir foré avec certains d’entre nous il y a deux ans les neufs premières carottes de vingt mètres du programme ASUMA, sur la côte de Terre Adélie, assure désormais au quotidien la mise à jour du blog dont vous êtes devenus accros, sur la base des choses que nous lui faisons parvenir (bonjour Elsa, merci !). La calotte antarctique est comme un immense jardin. (Manu la regarde plutôt comme une grande baignoire, peut-être qu’il vous racontera ça un jour…). Un jardin, qui est en fait un champ immense de carottes potentielles. Le glaciologue est alors une sorte de jardinier, qui va extraire par endroits certaines de ces carottes de glace pour leur faire raconter les climats du passés. Son outils de jardinage traditionnel est le carottier, et le travail d’extraction, carotte après carotte, est long et fastidieux…

Et si, en plantant un carottier à 46 m de profondeur dans ce grand jardin, nous n’avions tout simplement pas réinventé la glaciologie ? Alors que beaucoup pensent que la glaciologie de demain est en train de s’écrire en ce moment même à la station Concordia (plus d’infos), peut être que vous venez de suivre son essor en direct avec nous… Imaginez : la petite graine de carottier que nous avons plantée prend racine et, d’ici quelques temps, un arbre à carottes de glaces sort de la calotte à l’endroit même où nous l’avons perdu. Nous n’aurions plus qu’à repasser au printemps dans deux ou trois ans pour cueillir et emballer nos précieuses carottes, ce qui serait beaucoup plus facile et rapide que de les forer une à une… Une nouvelle fois, une erreur de manip nous aura conduits à une découverte inattendue ! Si seulement les enfants (ou les grands enfants…) qui nous lisent pouvaient nous envoyer des dessins d’arbres à carottes de glace, qu’on se rende compte de ce à quoi ils ressemblent, cela nous serait fort utile pour préparer nos prochaines missions, quand il faudra revenir pour la cueillette… Quels outils devrons nous emporter, quelles échelles, quelle taille de caisses… ?

Alors que je fais descendre le carottier hier matin, pour gagner 60 cm par 60 cm un peu de profondeur, mon esprit n’est pas enclin à divaguer comme il le fait actuellement, pendant les heures de tracteur. Etre attentif à tous les paramètres, apte à détecter la moindre anomalie sur le déroulement de la passe de forage. Nous ne savons pas ce qui s’est passé la dernière fois, nous avons des idées, des choses que nous avions noté un peu avant, comme ces copeaux de neige agglomérés sur la vis sans fin du carottier et qui auraient pu former un bouchon de neige ? Je ne suis pas foreur et j’avoue que je suis tendu, à chaque passe. J’ai déjà vu souvent mes collègues du laboratoire spécialistes du forage analyser chaque carotte sortie, le dessin de la tête de forage, la physionomie des copeaux, pour ajuster la position des couteaux, la vitesse de forage, à la passe suivante. Ça, je ne sais pas faire. Avec l’expérience acquise la fois précédente, la veille, nous descendons sans encombre jusque 45 m. Vincent, qui s’occupe derrière moi du log et de l’emballage des carottes surveille d’un œil attentif ce que je fais. Laurent passe régulièrement voir si tout va bien. David glisse de temps un temps un regard inquiet par la porte du labo froid…

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Laurent et  Vincent en train de forer à travers la trappe de notre labo froid…

Alors que je descends une n-ième fois le carottier pour tenter d’atteindre les 46 m, celui-ci s’arrête de descendre 1 m 40 au-dessus de l’endroit atteint la passe d’avant, le câble se détend. Petite frayeur, il y a visiblement un bouchon de neige. Je remonte d’un mètre et mets en route la tête du carottier pour ré-usiner le passage, ça passe sans encombre. A l’endroit attendu, la nouvelle carotte commence à être découpée, mais au bout de 40 cm, l’intensité du moteur monte brutalement. J’ai jamais eu ça jusqu’à maintenant, alors qu’on découpait des morceaux de plus de 50 cm… J’arrête immédiatement la passe. Un peu tendu, Vincent tire un coup franc sur le câble, ouf, ça remonte, ce n’était rien. La passe d’après, rebelote, nouveau bouchon à 1 m 40 au-dessus du fond du trou… Je suis de plus en plus tendu, mais il se passe comme le précédent. Mais après avoir usiné seulement 5 cm de nouvelle carotte, l’intensité du moteur décroit brutalement cette fois-ci, indiquant qu’il ne tourne plus. Nouvelles sueurs froides, mais le carottier accepte de remonter à nous. La vis sans fin est colmatée par des copeaux de neige, les mêmes symptômes que la semaine dernière. Je regarde Vincent : « on arrête… » « Oui ! ». on est joueurs, mais pas tout le temps. On ne va pas prendre le risque de perdre ce second carottier, on n’en a plus de secours… 46 m…

Qu’y a t’il donc à 46 m sous nos pieds ?

Apprenant nos déboires avec le premier carottier, l’un de nos collègues du LGGE (vu à la télé ! – comme on lit parfois sur certaines publicités…) actuellement engagé sur un autre programme à Dôme C nous a fait parvenir un petit message de sympathie et, comme pour nous consoler un peu, nous a fait part d’une anecdote. Il y a plus de 20 ans, ailleurs en Antarctique, il avait coincé le même modèle de carottier à …46 m… A l’époque, le carottier avait pu être récupéré après l’avoir abreuvé de glycol pendant une semaine. Nous ne pouvions attendre une semaine. A la première lecture de son message, je me suis dit qu’il avait dit 46 m pour faire joli, pour que l’histoire « colle » bien. Maintenant qu’on a dû interrompre notre second forage à 46 m également, j’ai relu son mail différemment, je ne crois plus au hasard. Il y a vraisemblablement quelque chose en dessous de nous à 46 m de profondeur, qui tente de retenir nos carottiers…

Pourtant… Depuis le début du trajet, Manu traine son radar derrière son tracteur, scrutant ce qu’il y a sous nos pieds. Mais il ne voit rien de particulier à cette profondeur, à peine peut être une isochrone un peu plus marquée que les autres, mais encore, il faut y croire… Pourquoi ne voit-il rien ? Est-ce que la fréquence de son appareil n’est pas adaptée à ce qui se trouve là-dessous ? Est-ce parce qu’il est trop obnubilé par l’extraordinaire aventure arrivée aux anciens du labo, il y a plus de 40 ans de ça, lors d’un des premiers raids scientifiques sur ce continent… La découverte d’une civilisation ancienne préservée dans la glace, et de la belle Eléa qui fait rêver notre Manu. Barjavel, envoyé sur place à l’époque en tant que journaliste par l’AFP en a d’ailleurs tiré une version romancée que vous avez sans doute dévorée lors de vos soirées d’hiver… D’ici à ce que nous nous prenions nous aussi à imaginer notre aventure exposée sur les présentoirs des meilleures librairies du pays…

Mais non, que nos femmes se rassurent, ce n’est pas Eléa qui se trouve sous nos pieds. C’est quelque chose d’autre, quelque chose qui s’intéresse aux carottiers. Alors, quelque chose qui mangerait des carottes de glace ? Serait-il possible que ces animaux, que nous n’arrivons pas à observer à la surface de ce désert glacé, aient décidé de vivre dans ses profondeurs ?? Il est vrai que leur nourriture y est abondante, plus qu’en surface. Mais quels pourraient être leur intérêt à vivre en profondeur ? Certes, les variations saisonnières de température disparaissent à -46 m, il y fait (à l’endroit où nous sommes actuellement) -40°C toute l’année. Ça présente l’inconvénient de ne pas bénéficier de la chaleur relative de l’été (-15 à -20°C), mais en revanche cela préserve des -70°C qui écorchent sans doute la peau au cœur de l’hiver polaire… Par contre, la lumière du  jour ne pénètre plus à une telle profondeur. Si effectivement elles vivent en dessous, la vue des antilopes des neiges n’est sans doute plus guère adaptée à la lumière du jour, ce qui pourrait expliquer qu’on ne les voit jamais en surface. Oui, mais vivre à -46 m sous la glace, cela demande d’être capable de creuser des galeries… Est-ce là le rôle des cornes auto-foreuses dessinées par les collégiens de Domène ??

Comment prouver cette hypothèse désormais ?

En tous cas, si elle était vraie, je serais moins triste d’avoir abandonné le carottier au Stop 0. Savoir qu’il serait utile à ces animaux dont je ne connais presque rien mais que j’admire d’arriver à vivre ici…

A+

bruno

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