Vivement l’été !

Pour nous, c’est l’été. Pas trop tôt. Aujourd’hui, j’ai décidé d’être honnête avec vous qui n’avez pas encore déserté ce blogue et espérez peut être encore y apprendre des choses intéressantes… Je vais vous révéler ce que c’est vraiment, être glaciologue.

Glaciologue, ça fait un peu rêver. Devant nos étudiants, on raconte nos missions à l’autre bout du monde, la beauté des paysages, le froid, la dureté du climat, les découvertes que l’on fait. Des yeux brillent, certains s’imaginent déjà à nos places… Au retour d’un stage que certains parmi nous organisent en hiver au Col du Lautaret, les filles reviennent (presque) toutes amoureuses de leurs enseignants héros polaires. Certaines rougissent rien que si l’on évoque devant elles les noms de Manu, Ghislain ou encore Didier, que l’on a préféré laisser à Grenoble former la future génération de physico-chimistes de l’atmosphère.

Glaciologue, ça fait rêver. L’été, quand il fait 35°C à Grenoble et qu’on prépare nos caisses pour le grand Sud….

Une fois sur place, je peux vous assurer que c’est bien différent. Déjà, le problème avec les pays glacés, c’est que ça caille. -5°C, ça caille. -10°C, ça caille. -15°C, -20°C, ça caille encore plus, et que dire de -30 ou -40°C ? : ça caille velu. Bref, quand on est glaciologue, on passe son temps à se les geler… Froid aux doigts ; froid aux pieds ; froid au visage, pour peu qu’ils nous mettent du vent…

Oui, mais nous avons un métier passionnant !

Bon, j’ai dit que je serais honnête… Alors, en vrai, Glaciologue c’est : 1/3 du temps, de l’attente. 1/3 du temps, pelleter de la neige. 1/3 du temps, serrer des boulons dans le froid. Le reste du temps, des manips répétitives qu’il faut sans cesse essayer de bidouiller pour qu’elles marchent à peu près… Et c’est sans compter le cinquième tiers qui consiste à bouger des caisses de matériel, de carottes…

L’attente, c’est les heures passées à attendre dans les aéroports, dans des hôtels ou des dortoirs de bases partenaires, pour venir ici. Attendre que la météo soit clémente pour que le vol puisse avoir lieu. Attendre que la logistique italienne ait décidé d’affréter le petit avion pour nous qui sommes vêtus de bleu. Attendre, que la tempête cesse dehors pour pouvoir aller faire nos manips.
Attendre que le carottier descende dans son trou, fabrique sa carotte, et remonte. Attendre, enfin, des journées entières sur le bateau qui nous ramènera en Tasmanie, 5 jours et demi de traversée si tout se passe bien, parfois 10 ou plus, à lutter contre le mal de  mer, compter les heures, les jours, perdre la notion du temps, jurer que c’est la dernière fois… Ou attendre 25 minutes que Vincent termine (« dans 2 minutes… ») son mail…

Pelleter de la neige… Pour déneiger les caravanes, les caisses, les portes, après chaque coup de vent… Pour creuser des trous dans la neige. Des petits trous pour enfouir une caisse, un capteur, mettre un corps mort pour haubaner un mat. Des trous plus gros, plus profonds, qu’on appelle des puits, 1m, 2m, parfois plus, pour étudier les profils dans la neige de surface, échantillonner la neige tous les 2 cm dans des petits flacons pour faire des analyses chimiques ou isotopiques… Il avait été envisagé de faire des puits sur ce raid, à chaque arrêt, nous avions envoyé des flacons pour ça… Et puis après coup, les chimistes
nous ont dit que ce n’était pas la peine, que les forages suffiraient ; sans doute qu’au retour il nous sera reproché de ne pas avoir fait de puits de neige ! Toujours est-il que pour le moment, nous ne pelletons pas trop de neige pour une manip glacio… D’ailleurs, hier elle était tellement dure que pour planter les corps morts de la station météo, Manu a sorti sa tronçonneuse (Il aime bien ça… Ses pieds un peu moins). Voyant ça, Laurent nous a pris les pelles des mains, et tapant comme un sourd pour casser la neige béton, il a réussi à finir le trou juste avant que Manu ne revienne avec son engin : l’honneur du glaciologue
pelleteur était sauf !

Serrer des boulons… Nous avons toujours plein de capteurs fixés sur des structures, mats météos que l’on va laisser sur place, instrument fixé sur un mat fixé à la caravane, appareil fixé à une rambarde… Pour que tout cela tienne, résiste aux coups de vent ou aux vibrations du convoi sans broncher, sans tourner, sans tomber… Il faut les fixer. Colsonner les câbles. Boulonner les attaches, les capteurs. Envoyer les clés de 13, 15 ou 17. Et que je serre, rajoute un contre écrou, mets du frein filet et bloque tout ça. Puis je débloque, desserre, tourne ou déplace un peu le capteur et resserre. Pour réajuster encore une fois le lendemain… Dans le froid, bien sûr, le vent, avec ces petits écrous impossibles à tenir avec les gros gants, et de préférence suspendu à une main en haut d’un mat… Charly, l’un de nos étudiants de l’an passé, marqué par le stage au Col du Lautaret sans doute, est venu avec nous en Antarctique, en volontariat civique. Il nous a aidés aux derniers préparatifs du raid, puis on l’a abandonné sur la côte. Il doit détenir le record de boulons serrés puis desserrés cette saison, à force d’avoir monté et démonté nos mâts météos à chaque fois que le boss pensait à un nouveau truc… Que pense-t’il de la glaciologie désormais ?? Aura-t’il profité de notre absence pour apprendre à baguer des pétrels des neiges, compter des manchots ou faire des prises de sang à un phoque de Weddell…? Parti aspirant glaciologue, rentrera-t’il fin février ornithologue passionné ?
Ce ne serait peut-être pas le premier…

Mais tout ça, finalement, nous le savions… Tous, nous n’en sommes plus à notre coup d’essai, et le froid, l’attente, la pelle et les boulons, quelque part, on doit bien aimer ça… La rigueur de ce désert, l’hostilité du vent et du climat, nous connaissions. Nous avons appris à faire avec, à défaut de les dompter ou de les maitriser.

Ce qu’on découvre cette année, c’est le reste. Cette présence que l’on ressent sans arriver à la préciser, à la cerner. Est-ce cette antilope des neiges qu’on n’arrive toujours pas à voir ? Est-ce ces sastrugis, toujours plus gros au fur et à mesure qu’on avance dans notre périple? Au début, on les trouvait mignons, jolis… Désormais, ils deviennent impressionnants, oppressants, terrifiants. Un peu fous. Même nos tracteurs commencent à en avoir peur. Depuis que nous savons qu’ils se nourrissent eux aussi de carottes de glace, on se méfie, on tente de préserver nos échantillons. J’ai pourtant ré-ouvert le container qui contient nos caisses ce matin : elles sont toutes vides ! Toutes les carottes que nous avons faites ont disparu. Et pourtant, aucune trace dans la neige, nulle part. Est-ce les antilopes ? Les sastrugis ? Nous ne savons pas, mais en tout cas, une chose est claire: nous avons affaire à des professionnels… le cadenas que nous avions mis sur le container est intact.
Alors, quoi ? Tout recommencer ? Nous sommes épuisés. Nous avons froid. Nous avons peur. Nous voulons rentrer à la maison ! Fini le terrain : nous voulons devenir modélisateurs ! Si jamais vous lisez ce message un jour : venez nous chercher !

Bruno
(…pour le reste de l’équipe qui n’ose pas appeler à l’aide…)

ddu-2016-2017_2474_1
Question : combien y-a-t’il de boulons de 13, de 15 et de 17 et combien y-a-t’il de haubans sur cette grosse antilopes métallique que nous allons laisser ici et qui devrait, si elle ne se fait pas manger par les choses locales, nous envoyer automatiquement plein d’informations pendant (question subsidiaire…) combien d’années ?
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s