Vol au dessus d’un nid d’antilope

Il y a quelques jours, nous avons reçu cette histoire de la petite Milena, retranscrite par la plume de sa maman :
« Voilà, nous (enfin surtout Miléna), on sait pourquoi il y a une antilope en Antarctique.
Il était une fois, en Afrique, un éléphant très en colère. On sait plus vraiment pourquoi il était en colère, lui-même ne le sait plus d’ailleurs, mais en tout cas, ce jour là, il était de mauvaise humeur et il a croisé cette pauvre antilope qui broutait son herbe. Il a vu rouge, le gros éléphant, et il l’a prise dans sa trompe, l’a faite tournoyer à toute allure et l’a envoyée dans le ciel. Heureusement, notre antilope sait souvenue qu’elle avait des ailes (« roses les ailes maman ») alors elle a volé jusqu’en Antarctique. Elle s’est cassée une aile dans le ciel, elle a failli tomber dans l’eau mais heureusement, elle a vu des skis qui lui ont permis d’aller jusque sur la glace, où elle a atterri. Elle se demande encore ce qu’elle fait là (ça se voit dans ses yeux). Comme elle avait très froid, elle a fait venir un arc-en-ciel pour la réchauffer. 

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Quand les scientifiques l’ont vue, ils sont devenus amis, alors elle leur a donné des ailes à eux aussi, pour qu’ils aillent plus vite. Merci de l’avoir retrouvée car elle aimerait bien rentrer à la maison! Vous pourrez la ramener?
Miléna »

Je n’ai pas répondu tout de suite à Miléna. Peur de la décevoir, et ce n’est pas bien de décevoir les enfants. Mais pourtant. Depuis un mois, nous accumulons les indices de la présence de l’antilope des neiges, mais nous ne l’avons jamais vue. Comment annoncer à Miléna que nous n’avons pas été capables de la retrouver, et de la lui ramener… ?
Hier soir, juste avant de me coucher, j’ai vu les couleurs de l’arc en ciel juste au-dessus de l’horizon…

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Ce matin, tandis que Vincent et Manu forent notre 25ème et dernière carotte de cette aventure, j’aligne et pose des étiquettes sur les caisses que nous avons remplies hier, avant de les ranger dans le container frigorifique que désormais nous branchons pour maintenir la chaine du froid, et éviter que nos précieux échantillons ne fondent. Peut-être qu’un jour ils seront abandonnés sur le parking d’un entrepôt frigorifique de l’agglomération grenobloise, mais au moins, nous aurons fait notre part du travail s’ils arrivent congelés au laboratoire. Je range les caisses de carottes de glace, donc, en ce matin du 3 janvier. Malgré le vent qui s’agite, il me semble distinguer un bruit anormal alors que je déplace la caisse n°96. Je colle mon oreille à la paroi en polystyrène de la boite à carottes. Oui, je perçois bien une sorte de grignotement à l’intérieur. Très étrange. Je soulève le couvercle… et je vois une petite boule de poils avec de douces oreilles et deux minuscules cornes en train de s’attaquer à l’une des carottes que contient la caisse. Plusieurs autres ont déjà été gouttées… Les carottes que nous avons extraites hier après-midi entre 35 et 40 mètres de profondeur ! J’espère que les morceaux qui ont été mangés ne sont pas ceux qui contiennent les traces radioactives des essais nucléaires atmosphériques des années 1955-1965… Non que je m’inquiète pour la santé de la bestiole, les niveaux sont très très bas. Mais nous comptons sur l’identification de ces pics de radioactivité pour dater les couches de glace et en déduire l’accumulation annuelle de neige sur ce site. Olivier nous en voudrait…
Fâché, j’attrape ce bébé antilope par la peau du cou, il n’a même pas interrompu son repas quand j’ai soulevé le couvercle de la caisse. Je le soulève à hauteur de mon visage, et soudain il me sourit. Un grand sourire de bébé antilope. Son ventre est tout rebondi, il doit être rassasié. Il n’a pas l’air d’avoir le moins du monde mauvaise conscience de manger notre travail. Au contraire, il a l’air content et cherche à se blottir à l’intérieur de ma combinaison. Comment arriver à le gronder dans ces conditions…
Je referme la caisse de carottes de glace, ferme la fermeture éclair de ma combinaison. Un léger ronflement ne tarde pas à s’en échapper, la petite boule de poils s’est endormie. Je sens son petit cœur qui bat contre ma poitrine, elle me réchauffe. Je vais la déposer dans ma couchette, je la ramènerai à Miléna. En remontant la couette jusqu’à ses oreilles, je remarque les deux petites cicatrices roses dans son dos, les restes de ses ailes. Mes cours de biologie du collège me reviennent alors : j’avais oublié que les antilopes sont l’un des rares mammifères doté d’ailes à la naissance, et qu’elles les perdent au bout de quelques semaines. L’un des mystères de l’évolution.
En rangeant nos affaires avant de partir en fin de matinée, je passe donner les morceaux de carotte que Ghislain a mesurés, pesés, puis relâchés, à quelques gros sastrugis qui s’érodent lentement pas loin de notre campement. L’un d’eux semble fraichement grignoté sur son museau. Alors que je frotte un peu sa plaie, je remarque juste derrière lui deux paires de skis… Ceux qui ont permis au bébé antilope de nous suivre jusque-là ! Je les ramène et les range dans le sas de notre labo chauds. Ils ne sont pas bien grands, ils devraient pouvoir convenir à Manu et à moi…
Alors que je jette un dernier regard à la boule endormie, avant de fermer la porte de la chambre et de regagner le tracteur, une vision m’effleure. Il y a bientôt un mois, le 7 décembre dernier, vous vous souvenez de ce Fulmar antarctique qui nous avait survolés ? Je vous en avais parlé… La couleur rose de ses ailes m’avait un peu étonné à l’époque, mais j’avais préféré ne pas y faire trop attention. Pas plus qu’à ses longues oreilles poilues…

Miléna, tu te souviens quel jour c’était, la colère du gros éléphant ?

Aujourd’hui, nos tracteurs ont des ailes : nous faisons des pointes à 13 km/h !
Alors qu’à côté de moi Ghislain note scrupuleusement la position GPS de toutes les grosses dunes neigeuses que nous traversons, et prend des dizaines de photos de la surface pour que Fifi puisse comparer avec ses données satellites, je regarde rêveusement le Continent Blanc. Il me semble bien y voir encore des traces d’antilopes… Y’en a-t-il d’autres ? Combien sont-elles…? Les éléphants font-ils souvent des colères en Afrique ??…

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A bientôt,
Bruno

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