Sous la glace, les vers…

Damien est le gamin de notre équipe. Au début, il ne parlait pas beaucoup. Il observait. Et puis, petit à petit, il nous a cerné et a commencé à se lâcher un peu, à relever nos petites incohérences… Il nous a appris, à nous autres vieux de la vieille qu’on disait un parhélie, et non une parhélie. Alors que normalement, c’est une fille, c’est joli. Désormais, il essaye de nous convaincre qu’on dit un cristaux de neige, et non un cristal. Pour le moment, nous tenons bon.
A table l’autre jour, il me glisse : « Pourquoi tu leur dis pas ? »
– « Ben, de quoi ? »
– « Les vers. Les vers de neige. Pourquoi tu racontes pas sur le blog ? »
– « Ben, faut peut-être pas tout raconter, quand même. Les gens ils pensent que l’Antarctique c’est un désert, qu’il n’y a pas de vie. Je leur ai déjà dit pour les Antilopes des neiges, pour les sastrugis… Si je parle aussi des vers, ils vont commencer à se poser des questions… »
– « Peut être que ça dérange… Mais c’est quand même un peu votre rôle de scientifiques de dire ce que vous observez, non ? »

Cette discussion m’a perturbée. Pour qui il se prend, ce ptit gars, pour nous dire ce que l’on doit faire… ?
Mais aujourd’hui que nous sommes arrivés, que le raid est derrière nous, je réalise qu’il a raison. Nous vous devons la vérité. Après tout, je ne sais pas si je dois le révéler ici, mais ce sont un peu vos impôts qui ont financé nos recherches…

Alors voilà. L’Antarctique est un grand jardin, où poussent des carottes de glace que notre métier consiste à aller prélever. Nous sommes des jardiniers polaires. Et comme dans tout jardin, il y a des vers. Par chez vous, ce sont les vers de terre. Par ici, ce sont les vers de neige. Leur rôle est indispensable au bon fonctionnement de l’écosystème. Ils déplacent les grains de neige, aèrent le manteau neigeux. Ils se nourrissent essentiellement de la neige et des impuretés qu’elles contiennent (celles-là même que nous cherchons à analyser pour y trouver des signaux climatiques). Vous aurez compris qu’ils sont tous blancs, ce qui explique que nous ne les voyons pas au premier abord, quand on se promène…
Du coup, lorsque l’on fore pour récupérer des carottes de glace, il n’est pas rare d’en remonter, piégés dans nos échantillons de neige, ou de glace, selon la profondeur forée (dans ce cas-là, nous avons alors affaire à une sous espèce, les vers de glace). Nous les retirons de la carotte avant d’emballer celle-ci, pour deux raisons. D’une part, si on les laissait, ils continueraient à boulotter la neige ou la glace au cours des longs mois de transport et de stockage jusqu’à l’analyse des échantillons… Et il se pourrait qu’à l’arrivée, il ne reste dans nos gaines plastiques que quelques gros vers à la place de la belle carotte, et plus rien à analyser. D’autre part, la terre (glace) sur laquelle nous sommes est régie par un traité international, le traité de l’Antarctique, qui interdit notamment le retrait de toute espèce animale, végétale ou minérale du Continent, sauf à faire éventuellement un lot de paperasse plus grand que tout le papier que l’on pourrait faire avec le bois qui n’y pousse pas.
Nous retirons donc les vers de neige avant d’emballer nos carottes, et à la fin des forages nous les remettons dans le trou. Dans le cadre des 25 forages réalisés au cours de ce raid, nous en avons retiré de nos carottes, puis relâché, 867,2. Aucun n’a été blessé. Mes collègues glaciologues n’aiment pas parler de ça, car les personnes qui n’y comprennent pas grand-chose aux perturbations actuelles du climat, les climato-sceptiques comme on dit dans les journaux, prétendent que les variations des gaz à effet de serre enregistrées dans les gaz piégés dans nos carottes ne sont que le reflet des déjections gazeuses de ces
animaux. Et qu’il n’y a aucun lien de cause ou d’effet avec d’éventuelles variations de la température de l’air. Quitte à modifier quelques points d’une courbe pour étayer de telles argumentations. Nos collègues spécialistes des vers de neige au Muséum National d’Histoire Naturelle ont pourtant démontré que le métabolisme de ces vers ne conduisait à aucun rejet gazeux dans la glace.

Mais quand on veut exister médiatiquement, on est prêt à raconter n’importe quoi.
Et là, je sais de quoi je parle…
A bientôt peut être !
Bruno

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3 réflexions sur “Sous la glace, les vers…

  1. Bonjour,
    Pardon, mais après votre dernière phrase, on peut se demander si cette histoire de vers des neiges est une blague, ou s’ils existent vraiment. Je ne trouve pas beaucoup d’information sur internet… En connaissez-vous le nom scientifique ? Sont-il capables de vivre et bouger alors que la température est franchement négative ? Mais comment font-ils ? Ont-ils des prédateurs ?
    En vous remerciant.

    J'aime

    1. Bonjour,
      Je pense que le post d’hier donne un peu d’éclairage sur l’imagination galopante de certains, et surtout d’un certain, glaciologue !
      Bonne journée,
      Elsa

      J'aime

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